DÉMARCHE
La création est ma manière d’être au monde. Par la présence et la relation, j’entre en dialogue avec les objets, les matières, les personnages, les lieux et les paysages afin d’en ouvrir et d’en élargir le sens.
Toute ma pratique artistique prend naissance dans un état de présence. Avant de créer, je quitte le mode du faire pour entrer dans celui de l'être. Je ralentis, j'observe et je deviens disponible à une relation avec le monde. Je ne cherche pas d'abord une image; je cherche une rencontre. La création devient alors un langage, une manière d'entrer en relation avec le réel et d'en explorer les possibilités d'expansion. C'est cette qualité de présence qui permet à une œuvre d'émerger.
Cette manière d’entrer en relation avec le monde est profondément liée à mon histoire. Vivre entre différentes cultures m’a appris qu’une même réalité peut être perçue et comprise de plusieurs façons. Les écarts de perception, les distances, les passages, les transformations et les seuils sont ainsi devenus des thèmes récurrents dans mon travail. Ce parcours hors normes a nourri ma quête de sens et de liberté, ainsi que mon désir d’élargir ce que je rencontre, du microcosme au macrocosme, du singulier vers l’universel.
Mes voyages nourrissent cette recherche. Mon attention se porte sur ce qui façonne notre manière d’habiter et de percevoir le monde : un café préparé dans le sable, un tissu soulevé par le vent, une porte que l’on franchit, une ruelle parcourue, une théière oubliée sur une table, une bassine de lavage, un escalier de médina, une montagne se découpant à l’horizon, l’étendue de la mer ou une simple variation de lumière. Ces fragments du réel deviennent des points de rencontre à partir desquels peuvent émerger d’autres couches de lecture, sensibles, perceptives, symboliques ou poétiques.
Cette recherche prend différentes formes dans mes projets. Dans Fann, laver, une bassine porte la mémoire des gestes quotidiens des femmes au Sénégal. Dans Le Voile des mémoires, un voile de prière évoque le deuil des départs et des déplacements interculturels. Dans Du rêve au rêve, la projection vidéo sur un lit permet aux rêves de femmes de prendre corps dans l’espace. Dans Le Voyage sonore de l’eau, l’eau devient mémoire, passage et témoin des transformations et des territoires traversés. Chaque projet part ainsi d’un élément concret pour ouvrir un espace de perception et de sens plus vaste.
Mon processus créatif se déploie en trois mouvements. Le premier se déroule in situ. Je photographie, je filme et, lorsque la relation avec un lieu devient suffisamment forte, j'entre moi-même dans l'œuvre. Je ne me définis pas comme photographe. Ma pratique ne repose pas sur une formation spécialisée ni sur une maîtrise technique approfondie de la photographie. J'aborde plutôt l'image mobile avec le regard d'une artiste, comme une matière de création. Le téléphone devient pour moi un outil, au même titre qu'un pinceau, à travers lequel je recueille des couleurs, de la lumière, des formes et des fragments du réel que je transforme ensuite dans mon travail.
Mon corps devient un matériau de création. Je réalise alors des œuvres conceptuelles directement sur le territoire, en dialogue avec les paysages, les architectures, les objets, les matières et les symboles rencontrés. Le territoire cesse d'être un décor pour devenir un véritable partenaire de création. Par cette relation, l'objet, le paysage ou le lieu peut progressivement se détacher de sa seule lecture matérielle et ouvrir un espace de sens plus vaste.
Le deuxième mouvement commence au retour à l'atelier. Les photographies et les vidéos prolongent la relation vécue sur le terrain et portent déjà en elles un déplacement du regard. Les photoprojections et les vidéoprojections, réalisées à partir de ces mêmes images, ouvrent une nouvelle étape de recherche. En faisant dialoguer lumière, textures et surfaces, elles prolongent la relation amorcée sur le terrain et donnent naissance à une nouvelle œuvre. L'image devient matière à son tour : elle peut être déplacée, superposée, transformée et mise en relation avec d'autres surfaces afin de faire apparaître de nouvelles lectures du réel.
Cette matière se déploie également dans des installations et des expériences immersives. J’y aborde les arts de manière libre, intuitive et décloisonnée. À l’aide du multimédia, je mets en relation l’image fixe et en mouvement, la projection, le son, les instruments, le mouvement et le chant, et je leur donne un espace commun. Nées de mes déplacements et de mes explorations, ces installations deviennent à leur tour des voyages sensibles nés de mes propres voyages, invitant le public à traverser des paysages, des cultures et des états de présence. L’écriture agit comme une texture poétique qui accompagne mes œuvres et en prolonge la résonance, sans chercher à les expliquer.
Photographies, vidéos, œuvres conceptuelles, photoprojections, vidéoprojections, installations multimédias, expériences immersives et écriture ne sont pas des pratiques distinctes. Elles représentent les différentes étapes d'une même recherche. Toutes naissent d'une relation vécue dans un état de présence et cherchent à approfondir une même rencontre en explorant les différentes lectures possibles d'un objet, d'un lieu ou d'un paysage, de sa réalité matérielle jusqu'à ses dimensions sensibles, poétiques et universelles. La création devient ainsi un espace d'expansion : une manière d'entrer en relation avec le monde et d'en révéler, momentanément, d'autres possibilités de perception et de sens.