LES DARS
Une partie de ma pratique consiste à entreprendre des résidences artistiques spontanées. Celle-ci s'est déroulée en 2026, pendant une semaine, dans trois dars de la médina de Tunis.
Le dar (دار, « maison » en arabe) est une maison traditionnelle tunisienne organisée autour d'un patio central. Depuis la rue, il ne se révèle souvent que par une simple porte. Rien ne laisse deviner l'univers intérieur qui s'ouvre derrière : une architecture tournée vers l'intimité, où la lumière, les matières et les espaces composent un monde à l'abri des regards. Durant cette semaine passée à Tunis, le froid, la pluie et les ruelles humides de la médina rendaient chaque retour au DAR particulier. En franchissant sa porte, le tumulte de la ville s'effaçait peu à peu. Le lieu devenait un refuge, un espace d'intimité où la rencontre pouvait enfin commencer.
Le projet Les Dars est né de trois séjours dans trois maisons traditionnelles situées au cœur de la médina de Tunis, en Tunisie. Pendant quelques jours, j'ai choisi d'habiter ces lieux et de les rencontrer comme des personnalités vivantes plutôt que de les visiter. Je m'y suis assise, couchée, tenue debout, immobile. Mon corps est devenu un matériau de création, non pour être le sujet de l'œuvre, mais pour rendre visible la relation qui s'établissait entre ces espaces et moi.
Les DAR possèdent chacun une personnalité. Certains accueillent, d'autres résistent, d'autres rassurent. Je ne cherche pas à raconter leur histoire ni à expliquer ce que j'y ai ressenti. Je m'intéresse à ce qui naît lorsque je ralentis suffisamment pour laisser un lieu agir sur moi. L'architecture cesse alors d'être un décor ; elle devient le partenaire d'un dialogue silencieux.
Ces photographies ne documentent pas des maisons. Elles témoignent d'une expérience de présence. Elles sont les traces d'une rencontre entre un regard, un corps et des lieux habités. Une rencontre où ni le lieu ni moi ne sommes le véritable sujet, mais où c'est la relation qui devient l'œuvre. Ma présence est volontairement discrète. Souvent vêtue de noir et de dos, je cherche à effacer ce qui relève de mon identité pour laisser émerger la relation avec le lieu. Mon corps n'est pas le sujet de l'œuvre ; il en devient le point de rencontre. Habiter ces dars a été une expérience d'une rare richesse. Chaque rencontre, humaine ou architecturale, qu'elle soit douce, exigeante ou inattendue, a contribué à révéler la personnalité du lieu et à nourrir ma démarche artistique.
Les photographies qui composent cette série sont les traces de cette rencontre. Elles témoignent d'une expérience vécue et invitent, à leur tour, à une nouvelle rencontre entre le lieu et celui qui les regarde.
DAR YA
Le refuge discret
À première vue, ce DAR semble géométrique, presque austère. Les motifs orientaux dessinent un espace riche mais retenu, où la présence humaine paraît s'être effacée. À mon arrivée, le propriétaire m'a d'abord installé dans une chambre qui ne me convenait pas. Les volets en bois laissaient entrer les sons de la cour intérieure, le chauffage ne fonctionnait pas et l'espace offrait peu d'intimité. Malgré la beauté du lieu, je ne réussissais pas à m'y déposer.
Devant mon inconfort on m'a proposé une autre chambre. Il y a apporté de lourdes couvertures berbères en laine, prenant le temps de rendre l'espace plus chaleureux et accueillant. En choisissant un espace plus simple et plus intime, j'espérais trouver une façon plus juste d'habiter ce lieu et d'entrer en relation avec lui.
J'y ai découvert une autre facette de cette architecture. Lorsqu'un groupe d'enfants a traversé la cour intérieure, les voix et les jeux se sont propagés d'une voûte à l'autre, amplifiés par l'écho. Cette expérience m'a révélé que ces maisons se vivent autant par le son que par la lumière et l'espace parfois au prix de l'intimité.
Personnalité :
Un dar discret sobre et réservé, dont la personnalité se révèle lentement, entre écho, silence et intériorité.
DAR EL REZK
Le gardien des mémoires
Au cœur des voûtes de la médina, ce DAR semble porter le poids du temps. Il m'a accueillie avec une présence énigmatique. Ses voûtes, ses ombres, ses cloisons et ses pièces en retrait ont fait naître chez moi un sentiment mêlé de fascination et d'inquiétude. Les passages étroits, la faible lumière et les jeux d'ombre créent une atmosphère dense, presque mystérieuse.
Le jour, les objets, les souvenirs et l'accueil des habitants donnent à Dar El Rezk une personnalité chaleureuse et profondément humaine. Le thé partagé, le petit-déjeuner offert et leur désir de me faire découvrir un couscous tunisien m'ont permis de rencontrer bien plus qu'une architecture : une culture vivante, généreuse et profondément humaine.
Mais, à la tombée de la nuit, cette familiarité s'efface. Au cœur des voûtes, je me retrouve seule. Il ne reste que le silence, les ombres et la présence du lieu, qui révèle une part plus mystérieuse, suscitant à la fois fascination et appréhension. comme si les voutes, les murs continuaient de porter les traces des vies qui les avaient traversés. L'expérience est si troublante que je dors à peine.
Personnalité :
Un lieu profond, mystérieux, calme, qui invite autant qu'il déstabilise.
DAR ZYNE
La maison lumineuse
Ici, la lumière circule librement. J'ai séjourné dans la suite de luxe, où l'architecture traditionnelle dialogue avec un aménagement plus contemporain. Les objets semblent pleinement habités, l'espace respire. Le confort, l'ouverture sur la terrasse et la qualité de l'accueil créent un sentiment d'apaisement qui me permet de m'abandonner au lieu en toute confiance.
La lumière qui traverse les fenêtres, les jeux d'ombre, les variations de couleur, les textures du bois, la hauteur des espaces et l'ouverture sur la cour créent une atmosphère lumineuse et respirante. L'expérience du lit oriental renforce cette impression en offrant une véritable sensation de cocon. La présence plus discrète des tuiles orientales laisse davantage de place à la lumière, au bois et aux respirations de l'espace.
Le dialogue entre l'architecture traditionnelle et les interventions contemporaines m'a permis d'entrer dans l'histoire du lieu sans m'y sentir étrangère. Plus qu'un voyage dans le passé, j'ai eu le sentiment d'habiter un espace où l'ancien et le présent se rejoignaient naturellement. Cet équilibre a rendu l'expérience fluide, légère et profondément apaisante.
Personnalité :
Un lieu généreux, lumineux et accueillant, où le passé devient une présence vivante plutôt qu'une nostalgie.
LES DARS, L’EXPÉRIENCE
Toute ma pratique artistique prend naissance dans un état de présence. La présence est le commencement de toute relation ; l'œuvre en est la trace.
Mon approche est expérientielle. J'explore le monde avec le langage de l'art : les formes, les matières, la lumière, les espaces, les couleurs, les gestes et le corps. Les œuvres naissent de la relation qui se tisse avec les lieux, les objets ou les territoires qui m'interpellent.
Pour moi, ces trois Dars étaient comme trois personnages. Chacun possédait son propre tempérament, sa propre fréquence, sa propre mémoire, façonnés par son architecture, son histoire et sa culture. Mon travail n'a pas consisté à les documenter, mais à les rencontrer. Les images témoignent de cette relation éphémère entre une présence humaine et une présence architecturale, historique et culturelle.